Tribune

Journal Le Courier du 14 mai 2012

VOTATIONS FÉDÉRALES • Quel que soit le verdict des urnes, le «managed care» est amené à se développer. Six mille assurés neuchâtelois y ont déjà recours. Comment ça marche? Visite guidée.

Pour ou contre le «managed care»? Appelé à voter le 17 juin, le citoyen semble se méfier de ce système au nom compliqué. Selon le premier sondage publié vendredi par la SSR, les réseaux de soins intégrés sont rejetés par 44% des personnes interrogées, contre 33% de partisans et 23% d’indécis. Signe que la nouveauté désécurise. Dans certains cantons, toutefois, le principe est mieux connu car il a fait ses preuves. Ainsi, 6000 assurés sont déjà affiliés au Réseau de soins neuchâtelois (RSN), dont le centre névralgique se situe dans les locaux de la société Ctésias, à Peseux. Un immeuble discret dans une rue passante, face à un centre commercial. C’est là, dans un seul bureau, que s’organise l’un des plus grands réseaux de soins de Suisse romande.
Le RSN n’a certes pas les dizaines de milliers d’assurés du réseau Delta (Genève et Vaud), mais sa progression est fulgurante. Tout a commencé en janvier 2010 avec 800 assurés et deux caisses-maladie. L’an dernier, il y avait 3000 affiliés. C’est aujourd’hui le double avec trois assureurs (Helsana, Groupe Mutuel, Visana) et une centaine de médecins de famille intégrés au réseau. Généralistes, internistes, pédiatres: deux tiers des médecins de premier recours du canton de Neuchâtel en font partie.
Pas besoin de beaucoup d’espace pour gérer tout ça. Le «managed care» est une plateforme d’échange et de communication, et tout tient dans un outil informatique mis à disposition des médecins, indique Didier Boillat, directeur de Ctésias. Créée en 2003 sur mandat des sociétés cantonales de médecine de Suisse romande (excepté Vaud), cette entreprise est le «centre de confiance» du réseau. «Nous fournissons l’infrastructure informatique et les connexions avec les assureurs, et nous prenons en charge la gestion administrative du réseau. Les praticiens peuvent ainsi se concentrer sur le volet médical et l’amélioration de la qualité des soins», explique Didier Boillat. Le «managed care», c’est le premier système de soins permettant aux informations de remonter de l’assureur vers le médecin de famille, qui connaît ainsi les coûts générés par son patient. C’est pratique pour combattre le tourisme médical consistant à papillonner d’un praticien à l’autre, mais ça peut provoquer de l’embarras. Président du RSN et médecin à Cressier (NE), Jean-Frédéric de Montmollin témoigne: «J’ai parfois de la peine à être renseigné par les psychiatres. L’assuré ne souhaite pas toujours informer son médecin de famille de ce genre de consultation.»
L’affiliation à un réseau de soins permet actuellement à l’assuré de faire baisser ses primes-maladie de 15 à 20%, selon le contrat établi avec sa caisse. Le principe est clair: il doit d’abord consulter son médecin de premier recours, lequel décidera le cas échéant de déléguer le traitement à un spécialiste. Et si un malade «oublie» son médecin de famille et s’adresse ailleurs? «Son assurance va le sanctionner», prévient le docteur de Montmollin. Le projet soumis à votation ne remet pas en cause les rabais sur les primes, mais il prévoit surtout d’augmenter la participation aux frais (quotepart) pour les assurés qui ne font pas partie d’un réseau.
Et du point de vue médical, à quoi sert un réseau de soins? L’objectif numéro un est de garantir la liberté thérapeutique. «On évite de contracter avec un assureur qui veut obliger le praticien à choisir le traitement le meilleur marché», explique Didier Boillat. Mais au final, «notre expérience et les dernières études parues démontrent clairement que les réseaux permettent de réduire les coûts des traitements». Ainsi, le fait de proposer des cours de gymnastique rythmique pour le troisième âge permet de diminuer le risque de mauvaises chutes et, de ce fait, les opérations de la hanche. Un réseau peut aussi faire de la prévention ou organiser un système de garde dans des régions rurales. Le principe des cercles de qualité offre aussi un fort potentiel d’économies, par exemple en formant un groupe de patients chroniques pour mieux les conseiller. Reste la question de la coresponsabilité budgétaire. Dans le système des réseaux de soins, le groupe de médecins et les assureurs se mettent d’accord chaque année sur un volume de dépenses. Si ce budget est dépassé, ils assument à parts égales les charges supplémentaires; a contrario, ils se partagent l’argent qui n’a pas été dépensé. La gauche craint que des patients ne soient soignés au rabais pour respecter coûte que coûte le budget. Didier Boillat botte en touche: «Le budget virtuel du réseau ne remet pas en cause les dépenses de l’année en cours: on fait les comptes bien plus tard. Le médecin, lui, continue à facturer ses prestations selon le tarif habituel.»
En outre, même en cas de refus le 17 juin, le système du «managed care» est amené à se développer. «Officiellement, on nous dit que deux tiers des médecins voteront contre. Mais ils sont nombreux à vouloir rejoindre les réseaux», fait remarquer Didier Boillat. LA LIBERTÉ
Bertrand Fischer